Écris le 5 avril 2007…L’aide humanitaire est-elle une des causes
du sous-développement persistant dans le Sud?
« Aider son prochain » est une simple petite phrase entendue maintes fois de la bouche de nos parents et à travers la Bonne Nouvelle proclamée par nos enseignants. Dans les cours d’école, des boîtes à lunch et des jouets sont partagés sans finalité attendue; de petits gestes d’entraide sont posés par simple plaisir et par naïveté. Ensuite on grandit nos intérêts changent et nos actions supposent un objectif collectif mais surtout personnel. Sans être la règle, on ne donne plus simplement par plaisir mais dans l’espoir d’y recevoir quelque chose en retour. On proclame souvent nos bonnes intentions face à plusieurs causes sans toutefois les mettre en œuvre concrètement.
Cette manière de donner, qui naît par un besoin de l’autre, est une image reflétant, d’un côté, le bien aux yeux de notre société. D’un autre côté, l’image sous-entend un geste posé par l’intérêt personnel du donateur et, par le fait même, donné au détriment de l’autre. À cet effet, lorsque je me promène dans le métro de Montréal et que je croise une jeune femme aux yeux rouges de tristesse ne demandant que quelques pièces de monnaie, le geste de déposer quelques sous dans sa main me permet-il de dire que je l’aide vraiment? Pourtant, ce geste irréfléchi que je pose par conscience morale et par pitié peut s’avérer être une aide à la continuation de sa dépendance envers l’argent des autres.
Maintenant, dans un monde où la globalisation
se fait de plus en plus présente, on doit se demander si l’aide apportée à notre prochain du Sud est dans l’unique but de satisfaire ses propres besoins économiques, financiers ou moraux ce qui nuirait ainsi au développement de ce dernier. Dans quelques mois, je serai au Nicaragua, où un peuple assoiffé et victime de catastrophes naturelles ne demande qu’une chose : vivre. Avec mes grandes intentions, je pars les aider, mais au nom de qui? Dans quels intérêts, ceux d’Oxfam-Québec, du Canada, de la communauté internationale ou tout simplement ceux du peuple nicaraguayen? Sachant que le projet a vu le jour des intérêts de plusieurs, il faut se demander s’il aidera réellement ces habitants ou tout simplement le développement de celui-ci pour éventuellement assurer l’enrichissement des plus grands. De cette constatation, je me demande : est-ce que l’aide humanitaire est une des causes du sous-développement persistant dans le Sud?
Pour éclaircir les concepts utilisés au sein de la communauté international et comprendre la signification de ceux-ci, il serait sensé de redéfinir personnellement les différentes facettes de l’aide. De plus, la réflexion portée sur ces termes permettra de répondre en partie à la question qui est l’objet de ce texte. D’abord, il faut faire une distinction entre l’aide humanitaire et le développement international. D’après moi, ces deux termes doivent être différenciés autant par leur manière d’être exécutés que par leur finalité.
L’aide humanitaire est une action posée pour les populations pauvres, sinistrées ou en état de guerre, de manière solidaire. Souvent considérée comme de l’aide d’urgence, elle a pour but d’apporter un secours immédiat à des humains dans le besoin afin d’apaiser leur souffrance et sauver leur vie. À première vue, l’aide humanitaire semble inoffensive ou, je dirais même, sans poursuite d’intérêts de la part des donateurs. Toutefois, l’évolution de l’humanitaire, qui ne cesse de croître au même titre que la mondialisation, est caractérisée par de nombreux acteurs comme les ONG, les États ou les entreprises. Ces organisations profitent de cette situation pour émerger à la grandeur de la planète. En effet, que ce soit par les sommes faramineuses injectées dans l’aide humanitaire ou par les 30 000 ONG dénombrées par le PNUD, l’aide humanitaire diverge parfois de sa mission première : aider les plus démunis. Ses intervenants feront exception à cette règle lorsqu’il est sujet de crises causées par des famines dites organisées ou contrôlées. L’aide contribuera donc au sous-développement économique de certain pays sans toutefois le faire de façon volontaire.
Dans le passé et même encore aujourd’hui, certaines famines sont provoquées par les dirigeants des pays en développement en privant volontairement les citoyens de nourriture nécessaire à leur survie. La communauté internationale est alors interpellée et doit intervenir en utilisant son droit d’ingérence et en y apportant les ressources nécessaires à la subsistance des habitants du pays. Des tonnes de riz et de maïs sont alors convoyés des pays riches vers le pays dans le besoin et ce, au détriment de ce dernier. Bien que ces stocks nourrissent femmes et enfants, ces surplus de nourriture envoyés dans le Sud engendrent forcément une problématique cruciale pour les petits agriculteurs locaux. Effectivement, dans le cas où le dirigeant du pays manigance la famine, il en découle que les producteurs locaux se retrouvent avec des surplus qui ne seront point vendus et, par le fait même, ne pourront assurer le développement de l’économie locale. Malgré cette exception, l’aide humanitaire est, à mon avis, indispensable à la famine réelle causée par un manque de ressources, par une guerre ou par une catastrophe naturelle. Elle permet de sauver des vies humaines qui ne pourraient être soulagées que par la satisfaction des besoins essentiels à la vie.
Le développement international, aussi appelé aide au développement, se définit comme étant un soutient apporté aux pays en émergence. Si je peux me permettre, l’aide dans ce contexte, sous-entend une aide apportée à un plus pauvre que soi. C’est en quelque sorte une façon de percevoir ces peuples comme des victimes sans origine, sans culture et sans savoir. La richesse de ces cultures est parfois laissée pour compte afin de satisfaire les exigences du Nord qui s’enrichissent ainsi. Qu’elle soit financière, matérielle ou humaine, l’assistance reçue par le Sud vise à faire évoluer ce dernier à un stade plus avancé et à atteindre un niveau de vie acceptable selon les exigences occidentales. À la veille de l’an 2000, les États membres de l’Organisations des Nations Unies (ONU) ont déterminé huit objectifs pour le développement humain à atteindre d’ici 2015. Au profit de tous, le programme demande un engagement et une collaboration des pays du Nord comme des pays du Sud. Malgré les bonnes intentions évoquées, nous sommes loin d’avoir atteint les objectifs si l’on suit la tendance des progrès enregistrés jusqu’à maintenant.
Devant ce constat, on peut se demander : comment se fait-il que l’aide apportée dans plusieurs pays du Sud contribue à un développement minime malgré les investissements majeurs qui leur sont attribués? Si l’aide au développement se résume à exporter nos concepts et nos systèmes occidentaux, le problème est peut-être là. Comment assurer un développement lorsqu’on impose des moyens de faire sans tenir compte des racines d’un peuple et sans avoir même vécu et connu leur culture? C’est demander à des être humains de changer le cours de leur évolution et, de toute évidence, de le faire au profit des autres. Le système économique mondial mis en place ne permet pas un développement sain des pays en émergence par ses lois et ses normes, qui proviennent des États riches. Le FMI, par exemple, attribue de l’argent à des pays s’ils se conforment à plusieurs règles. La logique des programmes instaurés exige des pays pauvres l’exploitation des biens essentiels afin de satisfaire les lacunes des pays riches. Cette réalité résulte en l’achat, par les pays riches, de produits de base à prix modiques tout en restant les meilleurs au niveau technologique. Le Sud se développe donc à un certain niveau qu’il ne peut dépasser étant donné la force et le contrôle du Nord. C’est ce que j’appellerais un sous-développement vu que, peu importe les initiatives économiques entreprises dans un pays, la globalisation impose que des inégalités perdurent.
L’éclaircissement des concepts mentionnés ci-dessus me permet de prendre position face à la question de réflexion. En tout premier lieu, l’aide humanitaire étant une aide apportée en état de crise en marge du système économique, elle prétend être une aide totalement solidaire à l’humanité. Contrairement au développement international, l’aide humanitaire est soutenue dans l’ultime but d’aider les personnes dans le besoin immédiat et non avec un objectif durable en vue. Malgré quelques cas qui font exception à la règle, je soutiendrais l’idée que l’aide humanitaire n’est pas l’une des causes du sous-développement du Sud mais plutôt le pansement qui maîtrise l’hémorragie qu’est le sous-développement. Elle permet donc de guérir les plaies laissées en partie par les guerres, les catastrophes naturelles et le développement international. Cette perpétuelle volonté des pays du Nord de développer le Sud fait souffrir des peuples qui ne demandent qu’à être respectés dans leur mode de vie et dans leur culture, qui sont complètement différents des Occidentaux. Toutefois, à défaut de ne pas posséder certaines richesses, les pays riches convertissent le Sud à leur dépend.
À la question de départ, je répondrais que le développement international est l’une des causes du sous-développement du Sud. Non pas parce que l’idée de développement des pays en émergence est utopique, mais bien parce que la manière et la finalité de son exécution ne sont pas saines. Plusieurs projets de développement ne répondent qu’à des statistiques sans satisfaire les besoins réels des populations qui sont les principales concernées. De cette façon, on ne peut attendre un développement de celles-ci mais plutôt un sentiment d’impuissance, étant donné qu’elles ne se sentent pas impliquées et que le projet n’est peut-être pas la solution à leur problème. On oublie trop souvent que les pays en développement possèdent leurs experts locaux et on préfère envoyer nos propres ONG par peur de donner directement l’argent aux dirigeant de ces pays. Comment espérer l’émergence d’un pays si l’on ne peut mettre entre les mains de l’État la responsabilité de développer et d’aider son propre peuple?
J’aimerais terminer ma réflexion en faisant référence au documentaire portant sur Gilles Raymond : Le Porteur d’eau. Ancien coopérant-volontaire, il a décidé de voler de ses propres ailes en créant son propre programme d’implication volontaire à l’île de Flores en Indonésie. Le plus surprenant dans son histoire, c’est qu’il a réussi à irriguer 29 villages sans argent, sans ONG et sans aide publique au développement. Par son apprentissage de la langue du pays et par son cœur, il a su rassembler les gens des communautés et les économies de celles-ci afin de permettre d’acheter le matériel et de construire ensemble les aqueducs. Il a gagné la confiance de ces peuples musulmans et catholiques en étant transparent, honnête et surtout en permettant à tous de participer au projet du début à la fin. Selon moi, c’est le monde idéal du développement international que l’on peut réellement appeler la coopération internationale. De plus, d’après les témoignages des habitants des villages, Gilles Raymond a été l’initiateur d’un mouvement de masse qui ne pourra faire autrement que de perdurer. Il a su motiver un peuple à s’entraider afin, au départ, d’avoir l’eau potable, et c’est alors que d’autres projets venant des communautés ont vu le jour. J’admire beaucoup le travail de cet homme. Il me rappelle à quel point les individus qui s’engagent au sein des ONG y sont généralement de bon cœur mais, malheureusement, la structure dilue considérablement les efforts de ces gens.
Après cette réflexion, une autre question ne peut faire autrement que de me donner des maux de tête. Mon départ en terre nicaraguayenne sera-t-il, à mon grand désarroi, la confirmation de mon positionnement sur les causes du sous-développement des pays du Sud? En espérant une réponse négative, je partirai confiante à l’idée que je peux peut-être faire une toute petite différence dans ce monde que malheureusement je ne pourrai changer!
C’est avec conviction que je peux dire après trois mois et demi de travail au sein d’Oxfam-Québec que « non », l’aide apportée aux pays du Sud n’est pas à tout prix l’une des causes du sous-développement. Le PECAN, dans lequel j’investis temps et énergie depuis mon arrivée, est un exemple de projet durable qui donne des résultats aujourd’hui et qui saura en faire autant lorsqu’Oxfam-Québec aura quitté le terrain.
Je profite même de l’occasion pour vous annoncer qu’aujourd’hui, c’était le lancement officiel de la fondation One Drop, une initiative de Guy Laliberté pour lutter contre la pauvreté. Son projet pilote est le PECAN. Je vous invite donc à visiter le site internet et à regarder plus particulièrement les « Nouvelles du terrain ».
http://www.onedrop.org/